Conclusion

  Conclusion générale

Essai sur une biographie

 Version au 11 juin

Au terme de ce parcours dans la vie, l’action, l’œuvre d’Adrien Marquet, l’historien ne peut manquer de se poser la question banale : qu’est ce qu’une vie politique réussie ? qu’est-ce qu’une carrière politique réussie ? Marquet a été militant de la Cité politique pendant plus de quarante ans[1], membre d’un Parti socialiste pendant trois décennies[2], leader de la gauche bordelaise pendant une vingtaine d’années, conseiller municipal de Bordeaux pendant trois décennies[3]. Il a bataillé lors d’élections législatives à sept reprises[4] dont cinq fois en vainqueur, de quelques voix la dernière fois... Jusqu’à sa mort même, il a aimé les batailles électorales, puisqu’il est décédé en plein meeting politique, quelques mois avant les élections législatives de 1956 où il désirait se porter candidat, après qu’une liste qu’il parrainait eut obtenu un score honorable aux élections municipales de 1953. Il a donc été en campagne électorale de 1910 à 1955... Enfin, il a exercé le mandat de maire de Bordeaux plus longtemps qu’aucun maire élu avant lui.

Pourtant, Marquet n’a été ministre que pendant neuf mois en 1934[5], puis pendant trois mois en 1940, il n’a jamais été président du Conseil et il n’a exercé qu’un très court ministère ’’régalien’’, l’un des grands ministères, celui de l’Intérieur. S’il est connu des spécialistes en histoire politique et économique (comme le Plan Freycinet, d’ailleurs sur le même registre des grands travaux), le « Plan Marquet » n’atteint pas la renommée du Plan Monnet ou du Plan Marshall... Ce que la démocratie républicaine ne lui a pas offert, il a tenté de l’obtenir de l’état d’exception pétainiste. En effet, jusqu’au bout des années de la tourmente vichyste, il a rêvé de revenir aux affaires et d’exercer ’’le pouvoir’’ en succédant à Laval, Flandin ou Darlan. Il négocie encore en mars-avril 1942, (avec l’appui de certaines autorités allemandes...) son retour au gouvernement comme ministre de l’Intérieur ou de l’Empire. Il a en tout cas tissé et entretenu des réseaux relationnels pouvant faciliter cette accession à la fonction de ’’recours’’ à laquelle la France est habituée dans son histoire... Mais le vague souvenir que peut garder de lui l’opinion est  celui d’un ministre sans durée ni avenir, dissident de la gauche, donc au niveau d’un Déat, d’un Lafaye ou d’un Belin... L’homme est bien représentatif du système politique démocratique de la iiie République et c’est d’ailleurs ce que lui reprochait Pétain, peut-être parce qu’il l’avait connu dans le même gouvernement en 1934. Cédant aux sirènes du modèle autoritaire, Marquet n’a pas pu renouer avec une carrière politique républicaine au lendemain de la guerre.

À coup sûr Marquet, maire d’une grande ville pendant deux décennies, député, ministre, a laissé des ’’traces’’ par le biais des aménagements urbains effectués à Bordeaux et de certains grands travaux de son Plan de 1934 ; et il a causé du ’’bien-être’’ par les éléments (fragmentaires) de la politique sociale qu’il a conduite. Cela dit, il a disparu de la mémoire de sa ville, de la ’’grande histoire’’ et ne peut évidemment pas bénéficier d’une sorte de reconstitution biographique positive car la fin de sa carrière et de sa vie a été entachée de choix malheureux et condamnables. D’autres hommes politiques de ’’second rang’’, qui s’avèrent a posteriori ne pas avoir l’envergure du ’’grand homme d’État’, à l’échelle de Raymond Poincaré ou de Georges Clemenceau, ont parfois eu la chance de rencontrer l’Histoire, comme Ramadier[6] en 1947 et surtout comme Pinay[7] en 1952 ou en 1958-1959, alors qu’ils menaient une vie politique sans réelle envergure, de parlementaire ou de ministre destiné à être ignoré des livres d’histoire. Après tout, le sous-secrétaire d’État à la Guerre qui décolle de Mérignac en juin 1940 ne sait pas lui-même qu’il vogue vers la grande histoire... En revanche, certains de ces hommes de second rang ratent leur entrée dans l’Histoire, ne parviennent pas à saisir l’opportunité de jouer dans la cour des grands, à l’image d’un Georges Bonnet ou d’un Paul Reynaud qui passent une grande partie de leur vie ultérieure à publier d’épais volumes de mémoires pour exorciser leur échec...

Malheureusement pour l’historien, Marquet n’avait rien d’un homme de plume et n’a pas laissé de traces écrites de son action ; non seulement il a fait brûler toute sa documentation personnelle à la Libération, mais il n’a pas tiré parti de son emprisonnement ou de son absence forcée de la vie civique et politique pour rédiger quelque ouvrage que ce soit, laissant à des amis le soin de plaidoyers excessivement complaisants. La reconstitution de sa carrière, de ses choix, de ses prises de position a donc été un long cheminement, parfois vers une histoire romancée, souvent vers une histoire essentiellement consacrée aux aspects politiques, sinon politiciens. Notre tentative ’’d’histoire totale’’ est peut-être audacieuse, mais elle multiplie les débats, les hypothèses, en brassant les sources disponibles et en les confrontant aux autres carrières politiques, à la gestion d’autres villes. Elle a cherché à porter un regard moins bordelais sur Marquet, en l’intégrant mieux dans l’histoire nationale du socialisme, de Vichy mais aussi dans l’histoire culturelle et économique. Elle a souhaité déterminer ’’ce qui peut rester’’ de l’action d’un grand responsable et aussi ’’ce qu’est une vie réussie’’. Chaque lecteur se fera sa propre morale de notre ouvrage ; mais il est clair que la déception peut conclure notre cheminement aux côtés de Marquet pendant plusieurs décennies.

Au-delà même de l’opprobre des années 1940-1944, le parcours de Marquet reste celui d’un vain combat pour devenir un ’’grand acteur’’ de la vie politique nationale, marquer son temps par une rupture avec ’’le système’’ ou du moins les situations acquises. Si vouloir changer le mode de relations sociales (à la Régie du gaz et d’électricité de la Gironde, à la Mairie de Bordeaux, sur le port de Bordeaux) ou accélérer la modernisation urbaine de sa cité constituent des initiatives situées dans la logique du ’’socialisme municipal’’, vouloir reconstruire le système politique français en le contournant par la création d’un nouveau parti, par l’esquisse de nouvelles institutions ou d’un autre mode de gouvernement – symbolisé par la (brève) expérience Doumergue – peut paraître rétrospectivement vain et prétentieux – et même Tardieu, issu de la droite poincariste, s’y est cassé les dents, tandis que son compagnon de route du tournant des années 1930, Laval, s’y usait lui aussi en 1935...

Par chance pour lui, Tardieu a disparu suffisamment tôt pour ne pas se fourvoyer dans l’expérience Vichy. Or Marquet et Laval (comme tant d’autres) se sont rués dans ce qui leur a semblé une chance historique d’accélérer le processus de réforme des institutions et de changement économique et social. Ils ont cru disposer alors d’une seconde chance, tirer une sorte de joker politique pour exercer leur autorité et/ou faire les réformes nécessaires. À la limite, à l’exception des Quatre-Vingt et des parlementaires du Massilia, bien des hommes politiques ont ressenti la même tentation, déjà vécue en 1800 et en 1851-1852 : l’accélération du temps autorisée par une forme autoritaire de gouvernement constitue l’une des illusions de l’histoire française – oublieuse de l’ampleur des réformes réalisées par certaines majorités démocratiques quand elles ont été cohérentes et stables[8].

Toutefois, Marquet s’est fourvoyé en persévérant dans l’erreur, en restant en fonction jusqu’en 1944, alors que nombre d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires glissent peu à peu vers la France libre ou vers une petite ’’traversée du désert’’. Il s’est surtout obstiné dans des prises de position en faveur de l’Europe allemande et de « l’ordre nouveau » qui en ont fait indéniablement un suppôt de la dérive néonazie. Cette régression démocratique est confirmée lors de son procès et au début des années 1950. Lors du procès, en effet, jamais Marquet ne se livre à des analyses lucides sur ses choix et son parcours, et il apparaît même odieux dans son refus de faire face à l’Histoire avec responsabilité, puisqu’il adopte sans cesse une position défensive en implorant la reconnaissance pour le ’’bien’’ qu’il aurait fait pour ’’sa ville’’. Puis, quand il revient, indirectement ou directement, dans la vie politique, il s’allie aux forces les plus obscures et les plus dures de la droite sans chercher à se refaire une ’’virginité’. Aurait-il pu d’ailleurs contourner le chabanisme en trouvant des appuis parmi les militants et électeurs de gauche ? Malgré le « mythe Marquet », la gauche ne pouvait admettre un tel retour. Bref, Marquet finit sa vie comme ’’un aventurier’’ au lieu de tenter une nouvelle aventure d’envergure.

C’est à ce niveau que l’on peut mesurer le relatif isolement de l’homme politique Marquet. Bien sûr, tout homme politique dépend à tout moment de la volonté des électeurs, des leaders de sa majorité ou de son parti, du chef du gouvernement, et beaucoup de ’’hasards’’ doivent être surmontés pour consolider le processus ascensionnel vers des responsabilités de plus en plus fortes. C’est pourquoi tout homme politique ’’bat campagne’’ sans cesse auprès de ses pairs pour tisser des réseaux, fédérer des clans, susciter des dettes à son égard etc. afin d’être inséré dans une toile relationnelle qui constitue peu à peu sa force au point de le rendre ’’incontournable’’. Au contraire, tout au long de sa vie, Marquet semble s’isoler de plus en plus, se couper progressivement de ses réseaux. Il s’éloigne de ses compagnons de la Sfio, échoue à devenir réellement influent au niveau national par le biais de la structure Néo, rompt même avec les déistes. Par ailleurs, il parie sur un tout petit nombre de collègues, essentiellement Laval. Enfin, il joue l’une des cartes allemandes au sein des autorités de l’Occupation. Bref, il cherche ’’la faveur d’un prince’’, par un rapport individualisé immédiat ; il s’appuie de moins en moins sur une ’’force politique’’. Il se veut plus un séducteur qu’un leader, un ambitieux pour sa personne que pour un groupe ou un clan, et tous les témoins évoquent, pour les années 1930-1950, son incroyable suffisance. N’aurait-il pas trop cru en lui, dans sa capacité à assurer son auto-promotion, en court-circuitant les formes collectives exigées par la vie démocratique ? Mais finir comme ’’l’élu d’un clan nazi’’ en mars-avril 1942 ne peut passer pour une réussite politique...

Toute sa vie, il a été un homme de communication, avec les moyens de l’époque. Il a su tirer partie de la culture et des grands travaux à des fins de communication politique et en ce sens il fait figure de précurseur parmi les maires des grandes villes de France. Les réalisations qu’il laisse dans ce domaine doivent beaucoup à l’effort général d’organisation et de rationalisation de la gestion municipale mené sous ses mandats. Si une politique culturelle s’esquisse de façon précoce c’est bien grâce à ce contexte administratif particulier. Par ailleurs l’imbrication du politique et du culturel a été si tangible que l’on enregistre dans ce secteur de l’action municipale la dérive politique d’Adrien Marquet. La collaboration avec l’occupant au niveau de l’utilisation thématique du musée ou bien du Grand Théâtre est patente. La politique d’exclusion se répercute dans la culture et la compromission de la municipalité dans la politique de propagande du Reich est accablante. Mais avant de se fourvoyer et de noircir sa réputation, ce maire bâtisseur de l’entre-deux-guerres bordelais a été très soucieux de son ’’image de marque’’ ; il s’est sans cesse préoccupé de la représentation de son action en croyant que la rupture d’image avec ses prédécesseurs (Philippart, Gruet) était tout aussi importante que le changement de majorité municipale ; c’est qu’il s’est appuyé sur des talents oratoires réels et sur une mise en image de sa propre personne – par sa propre présentation, par ses campagnes de publication, etc. Mais cela ne l’aurait-il pas conduit à une surreprésentation de sa personne à ses propres yeux ? à trop de confiance dans ses moyens d’action et d’influence personnels par rapport à un jeu plus collectif ? L’on doit se demander alors s’il était bien un ’’homme de parti’’, fruit du jeu démocratique interne, ou s’il n’a pas utilisé un parti pour accélérer sa promotion ? Il aurait instrumentalisé l’appareil du parti pour structurer son pouvoir, avant d’instrumentaliser l’appareil de la mairie pour se doter d’une force clientéliste.

Finalement, Marquet a-t-il été un véritable socialiste, attaché aux classes sociales populaires... ? Certes, il s’est voulu un leader populaire, ouvriériste, voire populiste ; et plusieurs de ses initiatives et de ses positions ont confirmé cette tendance. Mais n’aurait-il pas été plutôt l’émanation des classes moyennes girondines, en quête d’un compromis social et politique somme toute banal dans la vie politique française ? Issu de la petite bourgeoisie de la Sfio, il en a conquis les franges populaires ; mais il passé une bonne partie de son mandat de maire à cimenter les classes moyennes autour de sa majorité et à tenter de séduire la grande bourgeoisie locale, par une quête de légitimité sociale et institutionnelle qui visait à lui faire obtenir une forme de ’’reconnaissance’’ auprès des ’’dynasties bordelaises’’. La rupture avec la Sfio a renforcé cette tendance et le ’’pacte social’’ bordelais s’est reconfiguré pour les élections de 1936, avec un Marquet désormais ’’interclassiste’’. Or c’est tout l’esprit de la Révolution nationale que de pousser à cette réconciliation interclassiste au nom de « l’unité française » face aux « divisions » dont le Front populaire a été accusé – en oubliant les menées de certaines tendances de la droite dure et de groupes patronaux socialement revanchards. Bref, l’on peut penser que, in fine, l’aventure idéologique socialisante aurait laissé place à un glissement notabiliaire, vers une fonction de pôle d’équilibre entre plusieurs réseaux clientélistes. Sans doute, est-ce là une des originalités de Marquet, par comparaison avec les autres dérives politiques de l’époque ?

Cela conduit à repenser ’’la modernité de Marquet’’ dans son action municipale elle-même. N’a-t-il pas surtout été porté par son temps ? N’oublions pas l’ampleur des responsabilités et des possibilités d’influence du Port autonome, de la Chambre de commerce, d’institutions économico-sociales animées par le patronat, des promoteurs et des sociétés de btp, voire de l’État et du préfet (Buffard, par exemple). Pourtant, indéniablement, il a bénéficié des ’’leçons’’ procurées par ses collègues maires, au Parlement ou à la Sfio, et il a pu ainsi partager avec eux un capital d’expérience sur les projets urbanistiques ou hygiénistes ; d’autre part, il a su s’entourer d’une équipe d’architectes, d’experts et d’ingénieurs qui a joué un rôle d’influence essentiel (D’Welles, etc.). Mais tous se sont placés dans ’’l’air du temps’’ modernisateur qui, à l’échelle française ou européenne, a accéléré dans l’entre-deux-guerres la modernisation d’agglomérations en plein boum démographique et économique. Sur ce registre de l’action économique et culturelle, le bilan Marquet est un bilan mitigé et la « légende Marquet » ne résiste pas à la réalité des faits.

 

[1] 1903-1944 puis encore 1953-1955.

[2] A partir de 1903 puis 1905 à la SFIO.

[3] 1912-1919 puis 1925-1944.

[4] 1910, 1914, 1919, 1924, 1928, 1932 et 1936.

[5] Du 9 février au 8 novembre.

[6] Aline Fonvieille-Vojtovic, Paul Ramadier (1888-1961), élu local et homme d’État, Paris, Publications de la Sorbonne, 1993.

[7] Sylvie Guillaume, Antoine Pinay ou la confiance en politique, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1984.

[8] 1877-1892, 1899-1909, 1926-1932.

 


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