Introduction

  Introduction

Marquet aura connu une belle carrière : né en 1884, adhérent socialiste au début du xxe siècle, conseiller municipal de Bordeaux en 1912, élu conseiller général en 1923, puis comme député en 1924, il devient maire en 1925, puis est réélu en 1929 et en 1935 ; réélu député en 1932, il est exclu de la sfio en novembre 1933, il devient l’un des leaders des « néos », et même ministre des Travaux publics en 1934. Réélu député en 1936, il redevient ministre pour quelques mois entre juin et septembre 1940. Il garde sa mairie de Bordeaux jusqu’au 26 août 1944, quand il quitte le Palais de Rohan avant de se faire arrêter par les Ffi. Certes arrêté en 1944 et condamné en 1945, il effectue un retour presque réussi en 1953-1954, avant d’être emporté soudain par la mort. Bref, maire pendant vingt ans, député presque autant, deux fois ministre, Marquet aura été l’un des acteurs déterminants de la vie politique et urbaine girondine et l’un des acteurs bien représentatifs de l’entre-deux-guerres.

 

Parce qu’il a fait l’objet de peu d’études académiques, scientifiques, qui auraient embrassé la totalité de sa vie et de son action, il méritait une biographie nouvelle, ni hagiographique, ni romancée, ni purement narrative. Il est vrai que toute biographie constitue un défi pour l’historien, car il peut céder à l’attrait de « la fabrique du héros » qui privilégie « les grands hommes » en orientant nombre de faits d’une telle façon qu’ils ne prendraient leur sens que parce que l’homme étudié en aurait été partie prenante ; il faut éviter également la seule  « l’hagiographie » ou « le roman vrai », qui font tomber dans le piège de « l’illusion biographique » en donnant l’impression que l’homme étudié aurait été un maître d’oeuvre de sa vie tel qu’il aurait modifié sensiblement l’environnement de son action et été un levier puissant d’une sorte d’accélération de l’Histoire, en une sorte d’hubris rétrospective. Enfin, il faut toujours contourner le risque de « la biographie sociale » où, sous le prétexte de reconstituer la vie d’un homme, l’on se contente de retracer l’histoire de son temps[1]. Cela dit, il fallait éviter aussi le double écueil de la ’’réhabilitation’’, même inconsciente ou involontaire, et du pamphlet démolisseur de la vérité quand il veut asséner ses vérités...

 

Pour réussir notre pari, nous avons mobilisé les faits, découvert de nouveaux éléments, et nous leur avons proposé de nouvelles interprétations ; nous avons croisé nos approches différentes par leur spécialité, leur méthode et leur ton ; nous avons multiplié les occasions de débat, donc en suspendant l’histoire pour faire de l’Histoire en discutant des interprétations possibles, de l’opportunité de tel ou tel choix de l’homme étudié ; enfin, nous avons suscité les occasions de comparaison avec d’autres acteurs de la vie politique et urbaine des années 1910-1940. La contrepartie de cette approche est la relative ’’lourdeur’’ de notre livre qui est bel et bien un outil de recherche ’’académique’’ ; mais notre souhait est qu’il devienne un ’’livre de référence’’ au-delà de son retentissement événementiel.

 

Cependant, un tel livre ne pouvait manquer d’être peu ou prou ’’engagé’’, parce que toute oeuvre d’historiens constitue un engagement au service de l’histoire, donc quelque peu au service de ce que l’on considère comme ’’la vérité’’ – malgré le poids durable des hypothèses dans toute démarche historienne. Il ne s’est agi en aucun cas bien entendu de procéder à une réhabilitation ’’révisionniste’’ du Marquet vichyste en profitant de l'ouverture que constituerait la fin de la carrière de Chaban Delmas quant à une nouvelle liberté d'analyse vis-à-vis de l'histoire bordelaise. Il s’est agi bien plutôt de secouer le poids d’un ’’tabou’’ relatif entravant quelque peu la capacité de débat autour d’une histoire encore trop proche, sinon ’’immédiate’’ pour beaucoup de gens en activité dans les années 1940-1980, impliqués indirectement, voire directement parfois, dans les ultimes années de l’action politique de Marquet. L’histoire girondine est riche en ’’tabous’’, d’une part, parce que des ’’responsables établis’’ ont jugé peu pertinent de fissurer le ’’consensus’’ pouvant fédérer les acteurs politiques et sociaux de l’agglomération bordelaise au nom d’une quête de la vérité paraissant bien vaine ; d’autre part, parce que trop de ’’gens’’, de familles, de milieux ont pu être ’’compromis’’, même modestement, un jour ou l’autre, dans des événements, comportements ou activités jugés aujourd’hui de façon négative. L’histoire a longtemps gommé la participation de bourgeois girondins dans la traite des Noirs du xviiie siècle avant que les historiens du commerce, dès les années 1970-1990, en précisent les contours ; l’histoire économique a peu étudié, avant le tournant de ce siècle, les ’’scandales’’, ’’affaires’’ ou krachs qui ont accompagné les spéculations de certaines entreprises girondines depuis deux siècles ;  l’évocation des compromissions de la Seconde Guerre mondiale a mis longtemps à dépasser le stade des ragots ou rumeurs pour rejoindre le champ de l’histoire depuis les années 1990 grâce à des historiens vaillants ; et, en histoire politique et économique, les processus de corruption de certaines élites, majorités ou institutions politiques tardent encore à être reconstitués précisément.

 

Or des occasions se sont présentées d'une appréciation sérieuse des ’’années Marquet’' : un stock de matériau historique s'est constitué au fil des années, avec l'étude des néo-socialistes effectuée par une équipe d'historiens locaux (autour de Pierre Brana[2]), avec plusieurs mémoires de maîtrise sur Marquet lui-même, complétés par des mémoires d’histoire sociale (sur l'histoire des dockers) et d’histoire des services publics (Gaz de Bordeaux). L’histoire de l’action de Marquet est restée pendant longtemps une histoire encore vierge ; il faut donc rendre hommage à Georges Dupeux, qui avait lancé les premières recherches sérieuses, par le biais de mémoires de maîtrise d’étudiants. Il faut aussi souligner le caractère pionnier des recherches conduites par Pierre Brana, Yves Cuq, Joëlle Dusseau et Michel Bergès autour des ’’néos’’ et de diverses manifestations sociales de l’engagement politique de Marquet dans l’entre-deux-guerres, en particulier par le biais d’études sur la vie sociale de la Régie du gaz & d’électricité. Tout récemment, les recherches d’Alexandre Fernandez sur cette même Régie, sur l’histoire des services publics et sur divers aspects de l’encadrement social de la vie salariale (assurances sociales, logement social) ont déblayé d’amples chantiers. Enfin, les historiens de l’art Robert Coustet et Marc Saboya, accompagnés par divers experts s’exprimant dans des articles (par exemple dans Le Festin) et par une thèse sur l’histoire de l’architecture dans l’entre-deux-guerres, celle de Marie-Françoise Benech[3], ont permis de reconstituer les modes de pensée et d’action des acteurs de l’urbanisme, de l’architecture, de l’art urbain. Ainsi cette histoire de Marquet et du ’’monde de Marquet’’ aura-t-elle été de plus en plus dense. Notre propre enquête a été l’occasion de dénicher de nouvelles sources de documentation et d’archives. Mais cette enquête a permis également de définir de nouvelles approches d’analyse, de déboucher sur des interrogations critiques et de dégager des pistes de comparaison avec d’autres biographies. En effet, les recherches nationales menées sur le socialisme municipal (en région parisienne ou lyonnaise, par exemple)[4] et sur la ’’gauche vichyste’' (par Philippe Burrin, notamment) permettent de stimuler l'approfondissement des analyses concernant Bordeaux ; les recherches effectuées sur les grands travaux des années 1930 (Pierre Saly, sur le Plan Marquet, notamment) et sur la période de Vichy, l'État vichyste et la classe politique de l'époque, les mentalités des années 1940-1944 (Henry Rousso, en particulier), sont autant d'atouts qui permettent de mieux placer l'histoire bordelaise de ces années dans leur environnement national.

 

Il semble aujourd'hui possible de présenter cet ouvrage collectif retraçant le rôle joué par Marquet dans l'histoire de Bordeaux en veillant à tout débordement pamphlétaire ou à toute dérive hagiographique, romancée ou héroïsante. L'objectif de cette recherche collective a bien été d'apprécier les retombées locales du phénomène Marquet, l'action menée par son équipe, la place prise dans l'histoire de Bordeaux et dans l'Histoire par les ’’années Marquet'’, le retentissement de l'action locale de Marquet sur son positionnement dans la vie partisane, parlementaire et gouvernementale nationale, les initiatives prises par Marquet sur la scène politique parisienne, au sein de la Sfio, au Parlement, dans divers gouvernements, puis bien sûr pendant Vichy. On s’est demandé pourquoi et comment l'histoire de Marquet a été occultée pendant tant de lustres, alors que des hommes ayant travaillé avec lui ont oeuvré pendant les municipalités ultérieures et que tant de réalisations des années 1920-1930 se sont intégrées dans l'histoire officielle bordelaise, avec l’idée d'une histoire de cette non-histoire.

 

Malgré sa taille et les recherches effectuées, ce livre débouchera sur une certaine déception ; en effet, comme souvent pour une biographie, l’historien reste démuni quand il souhaite accéder au coeur de la personnalité de l’homme étudié. Il reste en particulier difficile de préciser comment s’est structurée la ’’pensée’’ de Marquet : nous ne percevons pas vraiment comment il se constitue son bagage d’informations, ce qu’il lit, quels sont ses réseaux d’information, comment il se tient au courant du ’’progrès’’ et de la ’’modernité’’ ; certes, l’on reconstitue bien son entourage immédiat (syndicalistes, élus, dirigeants socialistes, conseillers techniques et architecturaux, etc.) ; mais l’on doit se contenter d’hypothèses sur les contacts qu’il noue au Parlement, à la Sfio, auprès de ses collègues maires, auprès des responsables de sociétés de services publics (transport, eau, énergie, etc.), auprès de promoteurs et dirigeants d’entreprises de btp, etc. Peut-on véritablement préciser le corpus d’idées de Marquet, voire son idéologie, et le rythme et le profil de leur évolution ? Bref, peut-on identifier avec certitude une ’’logique politique’’ et un ’’corpus idéologique’’ structurant l’action de Marquet ? ou a-t-il surtout, avec l’empirisme qui caractérise la majorité des hommes politiques, établi un équilibre informel entre les contraintes du clientélisme électoral et un ’’corps d’idées’’ (justice sociale, progrès économique) lui-même sans cesse en renouvellement ?

 

La trame de cet ouvrage se déroule en cinq parties thématiques, qui chacune brasse l’ensemble de la durée servant de cadre à l’action de Marquet : Bernard Lachaise, professeur d'histoire à l'Université de Bordeaux 3-Michel de Montaigne, scrute l’action politique de Marquet ; Hubert Bonin, professeur d'histoire à Sciences Po-Bordeaux et au Gretha-Université Montesquieu Bordeaux 4, reconstitue l’action économique et sociale du maire Marquet ; Françoise Taliano-Des Garets, professeur d’histoire à Sciences Po-Bordeaux, définit l’action culturelle de Marquet ; puis Hubert Bonin débat de l’action et des positions de Marquet en 1940-1954 ; enfin, les archivistes de la Ville de Bordeaux, Agnès Vatican et Aude Guillon (avec le concours de leurs collègues des Archives départementales de la Gironde), évaluent la richesse documentaire accessible aux chercheurs. Précisons que ce livre bénéficie d’un apport iconographique, puisé essentiellement aux Archives municipales de Bordeaux. 

Ces illustrations et leurs légendes, quelques encarts graphiques et documentaires, et le style de la maquette, permettront, croyons nous, de diversifier le rythme de lecture et d’organiser un livre séduisant, à la fois ’’académique’’ dans son contenu et attractif dans sa présentation. Mais il ne s’agit pas, rappelons le, d’un ’’beau livre’’ de plus de chroniques et d’images sur l’histoire de Bordeaux : c’est bel et bien une oeuvre mêlant les faits et les débats ou l’analyse critiques afin de replacer cette histoire au coeur de la ’’grande Histoire’’.

 

Nous devons préciser également que ce livre est publié en complète indépendance vis-à-vis des institutions (les universités, Sciences Po Bordeaux, Ville de Bordeaux, etc.) qui l’ont pourtant épaulé en amont (en soutenant notre effort de recherche et en nous fournissant l’accès au stock iconographique) : les auteurs assument en particulier à eux seuls la responsabilité de leurs analyses et de leurs débats critiques.

 



[1] Cf. François Dosse, Le pari biographique. Écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005. Hubert Bonin, « La biographie peut-elle jouer un rôle en histoire économique contemporaine ? », in Problèmes & méthodes de la biographie, Actes du colloque Biographie de l’Association Histoire au présent, Copublication de la revue Sources, Travaux historiques, n° spécial 3-4, décembre 1985, et Publications de la Sorbonne, Paris, 1985, pp. 167-190.

[2] Pierre Brana (dir.), Les Néo-Socialistes girondins, Bordeaux, Cahiers de l’Institut aquitaine d’études sociales, n°7, 1988.

[3] Marie-Françoise Bénech, L’architecture et l’urbanisme à Bordeaux sous la municipalité Adrien Marquet (1925-1944), thèse, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, 2003.

[4] Uwe Kuhl (dir.), Le socialisme municipal en Europe (Der Munizipal-sozialismus in Europa), Munich, Oldenbourg, Collection Pariser Historisch Studien, 2001.

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